Claude Demelenne ("Le Journal du Mardi") a diffusé mercredi matin un SMS ainsi conçu :

'A lire dans Le Soir de ce mercredi, la carte blanche que je publie avec mes amis sam touzani et manuel abramowicz : 'le pouvoir aux barbus ? non merci'.  Un appel pour que la gauche et les démocrates en général cessent de se compromettre dans des manifs propalestiniennes hélas dominées par les cléricaux les plus reactionnaires, brandissant des draopeaux du hamas et hezbollah et des pancartes avec des slogans racistes assimilant étoile de david et croix gammée.

Le politiquement correct et la juste cause palestinienne ne doivent pas nous empêcher de dénoncer la tonalité inquiétante de la manif de ce dimanche 11 janvier à Bruxelles.  Stop à l'indignation sélective. Ne cautionnons pas par notre silence la montée en puissance d'un lobby politico-religieux islamiste dans notre pays.

Toute réaction à cet appel est bienvenue. Vive le débat sans oeillères.'

Voici le texte du courrier électronique par lequel je lui ai répondu :

Cher Claude,

Tout d'abord, mes meilleurs voeux.
On va tous en avoir besoin, je crois.

A propos de ton SMS de ce matin, juste une première réaction (pas encore lu la Carte Blanche dans Le Soir) :

Pourrais-tu me transmettre toute protestation, appel, mise en garde, dénonciation, etc... que tu aurais rendue publique in tempore non suspecto, avec ou sans Sam et Manu, à propos du fait que les autorités israéliennes ont, durant des années, outrageusement favorisé le Hamas afin d'affaiblir l'autorité palestinienne, à laquelle il s'agissait pour elle, justement, de retirer toute autorité ?
As-tu, ou avez-vous ensemble, crié "les barbus non merci" quand ils étaient les favoris d'Israël ?

Charles Enferlin disait avant-hier soir sur l'antenne de France 2 que le Hamas a été longtemps "chouchouté" par Israël.
C'est donc un peu la créature de Frankenstein qui, après avoir longtemps rempli sa fonction, a échappé à son créateur,
De sorte qu'aujour'dhui l'Autorité palestinienne - Leila Chahid le disait dans la même émission ** - est totalement discréditée aux yeux de la population palestinienne par ce travail de sape d'Israël et par l'absence de tout résultat dans le soi-disant processus de paix, et n'offre plus aucune alternative.

Les Américains ayant fait un peu partout le même genre de calculs (par exemple en soutenant et en finançant la guerre de Saddam Hussein contre l'Iran), et on voit le résultat.

Quant à confondre étoile de David et croix gammée, c'est évidemment une outrance, mais on pourrait peut-être pour partie l'éviter si ceux qui se réclament de la première ne se comportaient pas aujourd'hui d'une manière digne des héritiers de la seconde.

Je suis quand même heureux d'avoir trouvé les mots "juste cause palestinienne" dans ton message.
En revanche,les mots "politiquement correct" ont le don de me hérisser, en premier lieu parce que personne ne sait ce que cela veut dire.

Quant à la manif de dlmanche, qui a réuni autour de 20.000 personnes, si elle était "dominée par les cléricaux les plus réactionnaires" comme tu l'écris, je me dis que soit ce ne devait pas être la même que celle à laquelle j'ai participé, soit vous avez simplement trouvé - l'accusation systématique d'antisémitisme à l'égard de ceux qui osent critiquer Israël fonctionnant un peu moins bien ces temps-ci -  un nouveau moyen rhétorique de les discréditer.

Je te le confie, en toute sincérité : si tel est le calcul, il faudra trouver autre chose.

Je te joins un papier de Jean Bricmont (non pas dans Le Soir mais sur "Le Grand Soir") qui, j'en suis certain, nourrira ta réflexion.

Amitiés,

On trouvera ici le texte de la "Carte blanche"  dans Le Soir dont il est question.

Tout n'est pas à jeter dans ce texte. Ce qui dérange plus que ce qui s'y trouve, c'est ce qui ne s'y trouve pas, c'est-à-dire ce qu'écrit de son côté Henri Goldman sur son blog :

Je reviens de la manifestation contre les massacres de Gaza avec des sentiments mêlés. Les mots de l’Ecclésiaste me reviennent : « Il y a un temps pour tout : (…) un temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir ; un temps pour aimer, et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix. » Est-il encore possible de penser aujourd’hui, au plus profond des massacres, que ceux-ci finiront par s’achever et qu’il faudra inévitablement passer à autre chose ?

À voir la manière dont l’État d’Israël s’emploie, depuis quarante ans, à perpétuer l’état de guerre et à nourrir la haine en fermant tous les angles qui pourraient déboucher sur une paix juste, il semble que l’enseignement du Livre est bien loin. « Un temps pour aimer, un temps pour la paix » ? Les gouvernements israéliens successifs lui tournent avec constance le dos. La guerre leur suffit puisqu’ils sont les plus forts *. Avec en plus le cynisme : qu’importent la mort et la haine que nous semons si elles nous permettent, demain, de gagner les élections…

En face, il ne reste que les armes classiques des pauvres : beaucoup de paroles, peu d’actes sauf les plus désespérés.

Henri Goldman - au texte complet de qui je vous encourage vivement à vous reporter - publie aussi une photo de la manifestation de dimanche dernier, sur laquelle on distingue très bien les militant de l'UPJB auxquels Demelenne, Abramowicz et Touzani font allusion dans leur "carte blanche" en écrivant :

Nous avons décidé de rompre le « politiquement correct ». Parce que nous sommes choqués. Choqués et inquiets par des compagnonnages douteux. Comme cette scène surréaliste, dans la manif du 11 janvier : une quarantaine de courageux militants de l’Union des Juifs progressistes de Belgique (UPJB), défilant… devant un groupe de plusieurs centaines de partisans fanatisés du Hezbollah, appelant à la guerre sainte contre les Juifs !

Selon notre trio anti-"barbus", il faut donc faire grief aux musulmans du fait que les "juifs progressistes" - à qui les porte-parole habituels de la communauté juive dénient jusqu'à leur existence - soient si peu nombreux ?

Si la quasi-totalité des juifs de Belgique, du moins ceux qui s'expriment, et à qui il ne manque jamais pour le faire ni un micro ni une caméra, soutient sans nuance l'action criminelle du gouvernement israélien, c'est donc - si on comprend bien - aux musulmans qu'il faut le reprocher ?

Si quarante personnes seulement, se réclamant publiquement de leur appartenance à la communauté juive,  se manifestent pour condamner les crimes du gouvernement israélien (commis avec le soutien massif de la population israélienne, jusqu'à preuve du contraire), ce serait donc la faute des islamistes ?    Ce n'est en tous cas pas le fruit d'une intimidation de ceux-ci, car que l'on sache, ils n'ont commis dimanche aucune agression contre les porteurs du panneau que l'on aperçoit sur la photo, et sur lequel figurait une grande étoile de David (masquée par une manifestante). Si intimidation des "juifs progressistes" il y a, c'est clairement au sein même de leur communauté !

Où donc se trouve, dans la "carte blanche" la condamnation, ou un simple regret, de cette solidarité "ethnique" de la communauté juive, tout aussi stupide, primaire, que celle d'une partie des musulmans ?  Si ce n'est pas de l'indignation sélective, qu'est-ce que c'est ?

Joindre ponctuellement sa voix, dans les circonstances présentes, à celle des supporters du Hamas (qui souvent voient surtout en lui la dernière incarnation de la lutte contre l'occupant, après la faillite historique du Fatah d'Arafat, lequel finira probablement dans la même poubelle historique que Pétain), est à tout prendre moins dérangeant que garder un silence complice.

Le voisinage de Joël Rubinfeld, du Grand rabbin de France, de Joël Kotek (qui déversait encore ses mensonges grossiers sur RTL avant-hier), de Viviane Teitelbaum (députée bruxelloise MR qui vient de publier le livre de propagande le plus abject qu'un éditeur belge ait osé imprimer depuis longtemps) ne vaut pas mieux que celui de certains "barbus".

Et se contenter de les renvoyer dos à dos n'est pas une attitude acceptable, comme l'expliquait Michel Warschawski il y a une quinzaine de jours déjà.


* souligné par moi
** émission au cours de laquelle l'ambassadeur d'Israël à Paris a déversé un tel flot de mensonges que Leila Shahid ne pouvait évidemment y répondre que très partiellement. Outre les fables déjà bien connues, cet individu a osé dire sans rire que si Israël n'a pas encore reconnu un Etat palestinien indépendant, c'est pour la simple raison qu'il n'existe pas encore... malgré l'ardent souhait qu'en a le gouvernement israélien !