Le recours permanent au mensonge et à la menace est chez Sarkozy une véritable seconde nature. On n'en finirait plus d'aligner les contre-vérités qu'il déverse avec aplomb, même si d'aucuns s'y appliquent méritoirement. Les menaces, les journalistes de France 3 en avaient déjà fait l'expérience, et elle se précisent de jour en jour.

Mais les immigrés, et tout particulièrement les demandeurs d'asile, sont et demeurent ses cibles préférées. La mise en place méthodique, en France, d'une législation kafkaïenne qui au surplus leur est appliquée d'une manière particulièrement impitoyable, et la création du "Ministère de l'immigration et de l'Identité nationale" avec pour objectif affiché l'expulsion de 25.000 personnes par an [1] en témoignent. Bref, on comprend pourquoi une bonne partie de l'électorat de Jean-Marie Le Pen s'est sans aucune difficulté rallié au panache merdeux de Sarko.

Et Sarkozy, de son côté, n'a pas oublié que c'est grâce, et uniquement grâce à la récupération de l'électorat du Front National qu'il a été élu : c'est en captant un million de voix d'extrême-droite au premier tour de l'élection présidentielle grâce à un discours de stigmatisation des immigrés ("le mouton dans la baignoire") qu'il a conquis le pouvoir, auquel son discours néolibéral ne lui aurait jamais donné accès.

Il continue donc d'appliquer les mêmes recettes, à user des mêmes procédés de travestissement de la vérité, d'inspiration fondamentalement xénophobe. Ne relevons que les derniers exemples en date, non pas qu'ils soient forcément plus graves que les précédents, mais parce qu'il sont exemplaires.

EUROMENSONGE ET NEOPETAINISME DE MASSE

Dans le courant de l'interminable entretien qu'il a "accordé" lundi soir (30/6) à France 3, Sarkozy - qui veut paraît-il rapprocher l'Europe des citoyens - a prétendu qu'un candidat au statut de réfugié peut déposer une demande dans chacun des 27 pays de l'Union européenne, et s'il est refusé ici aller tenter sa chance là, et ainsi de suite...

Or c'est radicalement faux.

En effet, la "forteresse Europe" n'a pas attendu que Sarkozy la préside pour 6 mois pour élever de hautes murailles à ses frontières extérieures. Et depuis 2002 elle a mis en place une tentaculaire base de données informatisée, baptisée EURODAC, gérée directement par la Commission Européenne (dont on ne rappellera jamais assez qu'elle échappe de facto à tout contrôle démocratique digne de ce nom), dans laquelle sont stockées les empreintes digitales et le signalement de toute personne qui introduit une demande d'asile dans un des états membres, de même que de toute personne interceptée alors qu'elle se trouvait en séjour illégal sur le territoire de l'Union européenne.  Et ces données sont conservées pendant dix ans (sauf exceptions, comme par exemple obtention d'un permis de séjour ou de la nationalité d'un des états de l'U.E.).

Dès 2004, EURODAC a été utilisée de manière intensive : cette année-là, la base de données a traité 232.205 séries d'empreintes de demandeurs d’asile, 16.183 jeux d'empreintes de personnes ayant franchi irrégulièrement les frontières et 39.550  jeux d'empreintes de personnes appréhendées en situation irrégulière.

Au cours des années suivantes, le nombre de traitements par EURODAC a eu tendance à se tasser quelque peu, vu la diminution sensible du nombre de demandes d'asile sous l'effet de l'ensemble des politiques mises en place par les gouvernement européens.

Une des conséquences logiques est évidemment que le nombre des traitements par EURODAC suite à la constatation d'un "franchissement irrégulier de frontière" a augmenté, même s'il reste très inférieur à celui des traitements d'empreintes de demandeurs d'asile (41 312 séries d’empreintes digitales de personnes ayant franchi les frontières irrégulièrement et 63 341 séries d’empreintes digitales de personnes arrêtées alors qu’elles se trouvaient en séjour irrégulier traitées en 2006).

On a constaté en 2004 que les demandes d'asile multiples - aujourd'hui présentées par Sarkozy comme le scandale absolu qui représenterait une grave menace d'invasion par "toute la misère du monde" pour les Français et le symbole d'une Europe qui n'est pas assez protectrice des citoyens - ne représentaient que 13% des cas (16% en 2005, 17% en 2006) ! Et rien ne permet de dire, bien entendu, qu'un seul parmi ces 13 à 17% ait jamais déposé 27 demandes. On sait seulement qu'ils en avaient déposé au moins deux.

Bien entendu, quand Sarkozy énonce - dans un discours qui de prime abord peu paraître assez juste, mais de prime abord seulement - que l'Europe est ressentie par les citoyens non comme une protection mais comme une menace, ne croyez pas un instant qu'il parle de la protection des droits sociaux, de la menace que représentent les délocalisations (qui pour leur immense majorité on lieu au sein de l'U.E. et non vers l'Asie comme on veut souvent le faire croire). Il ne parle pas de l'Europe en tant que promoteur des OGM, de l'Europe qui "couvre" les fraudes des producteurs d'huile alimentaire dont les produits contiennent de l'huile minérale pour moteurs. Il ne cloue pas au pilori l'Europe asservie aux intérêts des groupes de pression financés par les multinationales. Il ne parle pas de l'Europe de la démolition des droit conquis de haute lutte par les travailleurs des générations passées.

Non, il dénonce un péril bien plus angoissant : ces salauds d'immigrés qui, n'en doutez pas une minute, viendront jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes !

Sarkozy avait déjà usé d'un procédé similaire lors d'une de ses précédentes et récentes apparitions, en avril dernier. Il avait alors été interrogé de manière particulièrement déférente par quelques vedettes du petit écran, et à trois reprises successives il avait fait mine de ne pas savoir faire la différence entre l'obtention d'un permis de séjour et de travail et l'acquisition de la nationalité française (horresco referens).
Evidemment, aucun des "journalistes" commis à la promotion de la parole présidentielle n'avait cru devoir relever cette confusion grossière (dans tous les sens du mot). 
La raison ? C'est que pas plus que n'importe qui ils n'ont pu imaginer un seul instant que l'avocat Sarkozy, l'ancien Ministre de l'Intérieur dont le moins que l'on puisse dire est qu'il accorda à l'immigration une attention particulière, soit incapable de faire ce distingo de base. Dès lors qu'il ne pouvait s'agir d'une erreur mais d'une manoeuvre délibérée, ils savaient fort bien que s'y opposer serait s'exposer à des représailles sanglantes.

On était donc, à n'en pas douter une seconde, en présence d'un calcul, d'une sale petite tactique pour jouer sur la peur et le racisme, d'une caresse dans le sens du poil du public de petits blancs, de la France rance et de ceux qui ne se consoleront jamais de la perte de l'Algérie et de l'Indochine. De ceux à qui il doit d'être à l'Elysée.

Qu'en conclure ?
Que chaque jour vérifie l'amer diagnostic posé par le philosophe Alain Badiou, pour qui le sarkozysme n'est rien d'autre qu'une résurgence du pétainisme, un "néopétainisme de masse" [2]. "D'un pétainisme, pas d'un fascisme, qui est une force affirmative. Le pétainisme présente les abominations subjectives au fascisme (peur, délation, mépris des autres) sans son élan vital", précise-t-il.

Pour Badiou "la subjectivité de masse qui porte Sarkozy au pouvoir, et soutient son action, trouve ses racines inconscientes, historico-nationales, dans le pétainisme. C'est ce que j'appelle un transcendental : quelque chose qui, sans apparaître à la surface (...), configure de loin, donne la loi et son ordre, à une disposition collective. (...) [En France], nommer ce transcendental "pétainiste" évite de le nommer, soit, faiblement, antidémocratique ou bonapartiste (ce sont des qualifications de gauche); soit de le qualifier de fasciste ou de pré-fasciste, ce qui serait excessif, ultra-gauche".

Voilà qui est celui qui préside depuis ce matin l'Union Européenne. Voilà qui est celui qui sert de modèle à la droite en Belgique, Didier Reynders en tête.

QUE FAIRE ? (comme disait l'autre)

Certainement pas chercher le moindre espoir de solution, ou même de progrès, du côté de "la gauche" abusivement dite "socialiste".

Sartre, rappelle à bon droit Badiou, estimait que "si l'hypothèse communiste n'est pas bonne, si elle n'est pas praticable, alors cela veut dire que l'humanité n'est pas une chose en soi très différente des fourmis ou des termites". Autrement dit, si la concurrence, le "libre marché" et les petites jouissances de la consommation constituent l'horizon indépassable de toute existence humaine, "la bête humaine ne vaut pas un clou". C'est à ce "pas un clou" que Bush, Sarkozy et Cie veulent réduire notre existence, celle des migrants n'ayant même pas le droit d'appartenir vraiment à la termitière...

A cela qu'oppose "la gauche" ? La même chose, avec une dose de gentillesse sociale, des miettes chichement distribuées aux déshérités et parfois un peu d'eau bénite par-dessus.

Badiou, pour sa part, propose comme préalable : "Assumer que tous les ouvriers qui travaillent ici sont d'ici, doivent être considérés égalitairement, honorés comme tels, et singulièrement les ouvriers de provenance étrangère" :

Question essentielle, dont la conséquence véritable est d'une ampleur non encore prospectée dans toutes ses dimensions : rétablir le signifiant "ouvrier" dans le discours-action de la politique. Non, certes, selon la ligne qui prévalait au XIXème siècle, celle de la première époque communiste (la classe ouvrière, élément moteur du mouvement historique naturel vers l'émancipation de l'Humanité tout entière).
Ni non plus selon la ligne qui prévalait au XXème siècle, celle de la deuxième époque de l'hypothèse communiste (le parti de la classe ouvrière, direction indispensable et unique de la politique révolutionnaire, puis, sous la forme du parti-Etat, organe exclusif de la dictature du prolétariat).
Mais selon une troisième ligne, encore au stade expérimental : "ouvrier" comme le nom générique de tout ce qui peut se soustraire, sous une forme organisée, à l'hégémonie réalisée du capital financier et de ses servants.

Dans l'expérience immédiate de cette question, l'organisation des ouvriers d'origine étrangère occupe une position stratégique. Nous l'apprenons déjà par les agissements de ce "professeur par l'exemple négatif", comme disaient les communistes chinois, qu'est la politique parlementaire. Contrôler l'immigration, renvoyer les gens chez eux, qu'ils apprennent le français trois ans à l'avance, regroupement familial interdit, scolarisés chassés, droit d'asile limité, puis aboli, misérables campagnes "civilisées" contre les coutumes des gens qui arrivent, féminisme agressif et emprisonneur, laïcité d'exclusion et de répression vestimentaire, délation et rafles,... Ces campagnes incessantes nous indiquent la cible principale de l'ennemi, toutes tendances confondues (...) et par conséquent le lieu de notre action."

Pour Badiou,

"il faut avoir la liberté, gagée sur la pensée-action de la politique, de dire que nombre de ceux qui sont persécutés doivent absolument être honorés, non parce qu'ils sont persécutés (cela, c'est l'abomination humanitaire et charitable, l'opium du petit-bourgeois), mais parce qu'au nom de nous tous ils organisent l'affirmation d'une pensée différente de la vie humaine. Ce fut le geste de Marx lui-même : les ouvriers, qui n'ont rien, qui sont considérés comme la classe dangereuse, je vais les honorer et participer activement à leur organisation (la Première Internationale), en tant qu'ils sont le moteur collectif de l'Histoire de l'émancipation, les principaux bâtisseurs d'une société égalitaire. Quelle que soit l'échelle à laquelle nous pouvons aujourd'hui réitérer de façon neuve ce geste, nous le ferons".

Sarkozy, qui aborde la présidence de l'U.E. dans les pires conditions possibles (de son point de vue) après le "non" des Irlandais, est politiquement vulnérable. Son prévisible échec peut être lourd de conséquences. C'est le moment où jamais pour tout ce qui pourrait contribuer à l'amplifier.

 


[1] Objectif fixé à la hausse d'année en année, alors qu'avec l'entrée de la Roumanie dans l'Union Européenne ses ressortissants, qui représentaient un important contingent des expulsions réalisées (600 en 2006 selon RESF) à l'époque  où Sarkozy n'était "que" Ministre de l'Intérieur, ne sont plus très facilement "expulsables". Il en découle que la "chasse à l'immigré visant les autres nationalités concernées s'est intensifiée dans des proportions inimaginables. Certains syndicats de policiers eux-mêmes ont dénoncé les nombreux effets pervers de cette politique.
[2] Alain Badiou, "De quoi Sarkozy est-il le nom ?" - Editions Lignes