Quel effet ça vous fait si quelqu'un essaie de vous faire croire que c'est pour défendre les droits des femmes que la Belgique participe à la coalition militaire qui guerroie depuis huit ans en Afghanistan ?
Ca a l'air d'une blague non ? Quand vous entendez cette énormité, vous regardez votre interlocuteur, et si il/elle a l'air sérieux*, il ne vous reste qu'à conclure soit qu'il/elle est vraiment très très gravement atteint(e), que les étages supérieurs ne répondent plus, ou alors qu'il/elle se paie franchement votre gueule.
En tous cas, moi, c'est l'effet que ça me fait. L'idée d'être une minorité à moi tout seul ne me rebute pas outre mesure, mais dans ce cas précis je ne désespère pas que ce sentiment, quand même, soit partagé par quelques un(e)s.
Et bien pourtant, mardi, le CDH n'a pas craint de proclamer que "un départ précipité d'Afghanistan provoquerait le retour des
Talibans à Kaboul et des souffrances terribles pour les femmes".
Si si ! C'est pour que les femmes afghanes puissent,sans craindre les foudres des méchants Talibans [1], porter du vernis à ongles, et ainsi accéder à la dignité d'être humain à part entière [2] que l'Occident humaniste et surtout chrétien mobilise le meilleur de sa quincaillerie militaire et de sa fougueuse jeunesse pour aller les bombarder, les mitrailler et - les jours de grand ennui - leur faire une démonstration " direct live" du savoir-faire occidental en matière d'interrogatoire musclé.
Cette guerre fait en gros un millier de victimes civiles par an (officiellement recensées, le vrai chiffre on ne le sait pas. La statistique des frappes aériennes ne tient pas compte des centaines
d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont été tués par des
missiles lancés à partir de drones américains Predator de l’autre côté
de la frontière du Pakistan), principalement à cause de bombardements un peu à l'aveuglette (c'est bien, les bombardements pour le moral des troupes occidentales : ça évite de voir les yeux des enfants qu'on réduit en bouillie). C'est pour préserver les femmes du risque de "souffrances terribles".
Etant entendu - ça ne se discute même pas - que mourir ou être mutilé(e) par les armes ou les bombes "intelligentes" des libérateurs venus d'Amérique ou de Kleine-Brogel est un sort autrement enviable que d'être confronté(e) aux Talibans, qui sont franchement repoussants avec leurs barbes hirsutes et nuisent gravement au commerce de la société Matel, qui aimerait bien vendre des poupées Barbie aux petites afghanes (surtout celles qui ont encore leurs deux mains, sinon elles peuvent pas ouvrir les emballages compliqués).
Qu'on fasse la guerre sous les ordres de notre suzerain américain, parce qu'on n'a pas vraiment le choix et qu'après tout une fois qu'on a acheté ses avions c'est trop con de ne pas jouer un peu avec et qu'il vaut mieux le faire chez les autres, je dirais presque "passe encore". On ne s'y est pas tout à fait habitués, mais quand même un peu résignés.
Mais qu'en plus on pousse le mépris envers nous jusqu'à essayer de nous faire croire que le sort des femmes, ici comme ailleurs, tient dans les motivations de cette guerre la moindre place, c'est vraiment insultant. Et grotesque.
Alain Badiou, qu'un débat télévisé opposait à Alain Finkielkraut il y a peu, rappelait à quel point l'invocation des "droits des femmes", devenue rituelle pour justifier toutes les agressions, les vexations et les humiliations qu'il est, depuis quelques temps déjà, de bon ton d'infliger aux musulmans, relève de la tartuferie absolue :
La Belgique a fait mieux encore que la France, puisque le droit de vote à toutes les élections n'a été reconnu aux femmes qu'en 1948, et qu'elles n'ont voté aux législatives pour la première fois qu'en 1949. En 1934, pour faire face aux conséquences de la crise économique, tous les emplois publics furent, le plus légalement du monde, réservés aux hommes, et il n'y eut aucune femme dans un gouvernement avant 1965 ! Et encore faut-il noter qu'elle ne fut évidemment nommée ni aux Finances ni aux Travaux publics, mais ministre de la famille et de l'électro-ménager et du logement.
A tout prendre, je préfère encore les déclarations de Denis Ducarme (MR) (que la bienséance, dont on me sait soucieux à l'extrême, m'interdit de qualifier plus amplement ici), qui dit que "la sécurité de l'occident se joue en Afghanistan. Quitter plus vite que prévu ce pays faciliterait le processus de talibanisation". Ce petit côté "choc des civilisations", substitut contemporain de la "guerre froide" qui a largement fait ses preuves en tant qu'épouvantail qui dissuade les prolos occidentaux de trop s'agiter, a le mérite d'une relative franchise, à défaut d'avoir celui d'un minimum d'intelligence.
On pourrait, certes, sans mobiliser outre-mesure ses neurones, objecter à M. Ducarme que ce qui a pas mal favorisé la "talibanisation" c'est le pognon et les armes que la CIA leur a généreusement dispensés quand il s'agissait de faire la guerre aux Russes par fondamentalistes islamiques interposés. Une fois que l'Armée Rouge s'est retirée d'Afghanistan, en février 1989, les Américains se sont, pour un temps, totalement désintéressés de la suite, faisant pour le coup fort peu de cas du sort des femmes afghanes et des "terribles souffrances" auxquelles elles étaient promises. Mais cela conduirait alors - et à quoi bon ? - à rappeler que l'Oncle Sam a pareillement soutenu et financé Saddam Hussein quand il s'agissait d'affaiblir l'Iran, et qu'il fut un temps où Ben Laden lui-même avait son rond de serviette à Langley.
Le 26 septembre 1996, les Talibans prennent Kaboul, sans que cela émeuve spécialement les Américains. Allez savoir pourquoi, leurs premières pensées vont aux champs pétrolifères plutôt qu'aux "souffrances terribles des femmes" à venir :
Responsable de la CIA sur le terrain afghan pendant la guerre contre les Soviétiques (et
actuellement voix officieuse de la CIA), M. Michael Bearden rappelle l’état d’esprit régnant à l’époque chez les Américains : « Ces gars [les talibans]
n’étaient pas les pires, des jeunes gens un peu fougueux, mais c’était mieux que la guerre civile. Ils contrôlaient tout le territoire entre le Pakistan et les champs de gaz du Turkménistan. Peut-être,
pensions-nous, était-ce une bonne idée parce que nous pourrions ainsi construire un gazoduc à travers l’Afghanistan et amener le gaz et les sources d’énergie au nouveau marché. Donc, tout le monde était content. (Pierre Abramovici - "L'histoire secrète des négociations entre Washington et les talibans" - Le Monde Diplomatique janvier 2002)
Ils n'allaient cependant pas tarder à s'intéresser à nouveau à l'Afghanistan :
Accusés d’avoir « laissé tomber » l’Afghanistan, les Etats-Unis, en réalité, s’y sont rapidement intéressés en raison de sa proximité avec la mer Caspienne, censée être le nouvel eldorado des hydrocarbures. Dès juin 1990, créant une foire d’empoigne entre compagnies pétrolières venues de tous horizons, la société Chevron s’implante au Kazakhstan, alors encore soviétique. Les majors font un intense travail de lobbying en recrutant toutes sortes de consultants, parmi lesquels M. Richard Cheney, l’ancien secrétaire à la défense de M. George Bush senior, futur vice-président de M. Bush junior et, le plus actif sans doute, M. Zbigniew Brzezinski, ex-conseiller à la sécurité nationale du président James Carter et consultant chez Amoco, qui sera longtemps le mentor de Mme Madeleine Albright, la secrétaire d’Etat nommée par le
président William Clinton en 1997.
De son côté, et pour les mêmes raisons, le Pentagone a déjà commencé à s’implanter dans les anciennes républiques soviétiques : celles-ci constituent des zones de réserves d’hydrocarbures susceptibles de diminuer à terme la dépendance énergétique des Etats-Unis envers les pays du Golfe. Sous couvert de préparation à des interventions « humanitaires » (dont on voit mal ce qu’elles représentent exactement), les Etats-Unis ont signé dès 1996 des accords, baptisés Central Asia Batallion (Centrasbat), avec l’Ouzbékistan, le pays le plus puissant de la région, puis le Kazakhstan et le Kirghizstan. Ces trois pays ont organisé, en 1997 et 1998, des exercices militaires conjoints, et des soldats, notamment ouzbeks, sont allés s’entraîner dans le centre de formation des forces spéciales américaines, à Fort Bragg. Inquiets des développements de cette coopération militaire à leur marche, les Russes y ont envoyé des observateurs dès 1998.
Toute l'affaire ne dégage donc nulle "odor di femina" mais un tenace fumet comparable à celle qui règne, depuis peu, sur le littoral de la Louisiane et de gros paquets de dollars. C'est pour cela, et pour rien d 'autre, qu'on massacre et qu'on torture au nom de la démocratie triomphante. Evidemment, c'est plus "humaniste" de chercher des prétextes féministes. Mais ça m'énerve, et ça c'est pas bien.
Pour conclure, un autre extrait de l'entretien Badiou-Finkielkraut, qui n'a rien à voir [3]. Encore que...
[1] faut-il rappeler que l'histoire des femmes ou des fillettes à qui les Talibans coupent (selon les versions) doigts ou mains parce qu'elles ont utilisé du vernis à ongles est une fumisterie, basée sur un unique rapport remontant à de nombreuses années et reposant uniquement sur une rumeur, répétée amplifiée et déformée à l'envi pour les besoins de la propagande de guerre.
[2] c'est-à-dire de consommatrices de produits que des firmes américaines font produire par des semi-esclaves asiatiques
[3] je ne reprendrai rien des propos de Finkie, parce que si on ne le voit pas agiter frénétiquement ses mains et crisper son beau visage d'imprécateur ça n'a guère de charme. Indépendamment du fait que c'est inepte.